27 septembre 2011

   Il suffisait de savoir que le capitaine Achab fut naguère mutilé par la baleine blanche pour saisir toute l'étendue de sa détermination vengeresse. Inutile que le cinéaste contemporain ne se dépêche à porter à l'écran cette légendaire première rencontre, entre Moby Dick et le fameux capitaine. Car un pareil film hélas n'enrichirait en rien le personnage. Même, ça le priverait d'une partie de sa mystique.
   N'importe quel héros ne peut faire autrement que d'avoir des antécédents, et un passé. Et une genèse, si j'ose dire. L'on sait bien que James Bond a servi dans les forces armées, parce que les gradés l'appellent encore Commander Bond. Mais on n'a pas besoin de connaître cette époque-là.
   De nos jours, on met en scène le « background ». Comment Batman a-t-il débuté… Comment Hannibal Lecter, ou Darth Vader, sont-ils devenus ce qu’ils sont devenus… Comment les X-Men se sont-ils formés… Comment Arthur et Merlin se sont-ils rencontrés…
   Et le public – qui s'habitue – en redemande.
   Une sorte de petite crise identitaire hollywoodienne: en sommes-nous vraiment déjà là?


24 septembre 2011

   En 1980, vous pouviez vous procurer un radiocassette, et y faire jouer Kiss, toute la putain de journée, toute la semaine, toute l'année. Ça fonctionnait. Plus besoin d'y penser. Exit l'insouciance, hélas, depuis que la musique a été détournée par l'informatique – computer-highjacked – n'est-ce pas un très bon nom pour un groupe punk-rock, d'ailleurs?
   On ne vit plus à une époque où l'on achète, et plus besoin d'y penser, ensuite. C'est tout le contraire. On vit à une époque où l'on achète, et, ensuite, on aura toujours besoin d'y repenser. De mise à jour en mise à niveau, et de sauvegarde en nouveau pilote, sans oublier les défragmentations, et puis ce sempiternel enlèvement des « cookies »…
   C'est la raison pour laquelle les gens de ma génération cessent de faire des enfants; ils en ont tous deux déjà, au moins: leur ordinateur, et leur téléphone.


14 septembre 2011

   Lorsqu'un couple estime avoir du potentiel, des rendez-vous chez le médecin, désormais, sont une sorte d'étape indispensable. C'est une nouvelle tendance, très vingt et unième siècle, mais qui me fait ricaner, malgré moi. Je ne peux m'empêcher de penser à l'immobilier. Telle fille et puis tel garçon, s'entendent à merveille: ils ont l'impression de pouvoir faire, ensemble, un long bout de chemin; en un mot, ils en ont marre, de louer, et ont décidé d'acheter: mais avant de signer, il importe de savoir très exactement dans quoi on s'embarque…
   C'est à peu près comme si chacun était, tour à tour, le vendeur, puis l'acheteur de l'autre. Donc tous les médecins deviennent, ici, des évaluateurs agréés, à la recherche de « vices cachés ».
   Jusqu'où cela ira-t-il? Car il faut bien en rire, pas vrai?
   La façade a été refaite il y a dix ans – mais on a égaré le document pour en attester.
   Plomberie: on a hélas relevé certaines choses qui semblent n'avoir pas été confiées à un professionnel.
   Trois ans de musculation dans les années 90? Avez-vous conservé vos reçus?
   Quant aux fondations, elles ont l'air en très bon état.
   Un affidavit sera délivré à chacune des parties.


13 septembre 2011

   Toute petite chanson de Bob Dylan, intitulée Only A Hobo. Un enregistrement vraiment rare et plutôt rudimentaire, datant de 1962. Pourtant, tout y est. L'image. L'intuition. Le talent. La sensibilité.
   Dylan avait aperçu un clochard, étendu sur le sol, au coin d'une rue –, et cet homme-là lui a inspiré ce splendide morceau.
   Pourquoi n'entend-t-on plus rien, dans ce genre? Dylan n'avait que vingt-deux ans, la journée où il vit son clochard. Mais hélas, si un musicien de vingt-deux ans apercevait un vagabond couché par terre, de nos jours, il écrirait une chanson abjecte et méprisante, probablement intitulée Get A Job.
   Un véritable créatif ne doit-il pas pouvoir s'extasier, en tout? Depuis quand les préjugés et l'intolérance se sont-ils immiscés dans le processus artistique? Je n'ai pas trop prêté attention, je crois; à quel moment ce glissement a-t-il eu lieu?


08 septembre 2011

   Pendant dix années, soit de 1978 à 1988, l'actrice sud-coréenne Choe Eun Hee et son mari réalisateur furent enlevés par la Corée du Nord, et forcés à tourner plusieurs films, pour le compte de monsieur Kim senior. Ils furent assez bien traités, paraît-il. Nourris. Logés. Par contre, toujours, ils devaient demeurer productifs, cinématographiquement parlant.
   Putain, ça me fait rigoler comme c'est pas possible, cette histoire!
   On a écrit que c'est parce que les réalisateurs nord-coréens étaient plutôt médiocres… puis les actrices, également. Ils ont été obligés d'en kidnapper de meilleurs.
   Mais, au fond, tout cela, c'est de la discrimination! Car pourquoi des écrivains, des peintres, danseurs, sculpteurs, dramaturges, et photographes, ne seront-ils pas enlevés, eux aussi? Il n'y a pas de raison! Ces cinéastes nord-coréens sont incompétents? Mais pas leurs peintres, ni leurs auteurs? Je parie qu'ils sont tous pourris, jusqu'au dernier…
   Voici donc mon nouveau projet de vie. D'abord, apprendre le coréen. Ensuite, une fois que ça sera fait, aller rôder sur les avenues de Séoul, le calepin à la main et le nez en l'air, et puis attendre mes éventuels ravisseurs. Après cela: passer dix ans, dans une petite maison de campagne, quelque part, dans un bled perdu, en Corée du Nord, et composer une saga héroïque, en trois volumes, au sujet de l'arrière-arrière-grand-père de Kim Jong-il, ou quelque autre personnage de cet acabit. Ce qu'on me dira d'écrire, bref.
   Une routine stricte. Travailler quotidiennement sur un sujet ennuyeux, afin de le rendre intéressant. C'est une sorte de rêve d'auteur à l'ancienne.
   Il y aurait, en permanence, deux soldats armés, taciturnes, chargés de me surveiller, mais cela ne me dérangerait aucunement. Un vieux jardinier s'occuperait des fleurs, dans le tout petit parterre, devant ma fenêtre, et aussi, préparerait mes repas – frugaux, pour la plupart, sauf le jour de l'anniversaire du Président, où on a droit à un faisan braisé aux échalotes...


06 septembre 2011

   L'intelligence et la bandaison sont deux espèces menacées, s'il faut en croire les ventes vertigineuses de téléphones « intelligents » et de Viagra – pour y remédier.